En 1900, paraît la première édition du Maraîchinage coutume du Pays de Monts de Marcel Baudoin, médecin, historien, archéologue… (voir notre article) Dix-neuf ans plus tôt, Auguste Simonneau, « Curé de Saint-Urbain, » historien également, avait déjà évoqué cette coutume dans l’Annuaire départemental de la Société d’Emulation de la Vendée de 1882 – article livré le 3 août 1881. Après la description clinique du docteur Baudoin, nous reproduisons celle d’un prêtre, plus morale, touchant les bonnes mœurs… une vision cependant pas moins claire sur la pratique en question, mais tout en finesse… De plus, Auguste Simonneau nous donne la description complète d’un mariage au 19e siècle à Saint-Urbain, et des détails intéressants sur le caractère des Maraîchins…
« Mariage »
Ce chapitre fait partie d’une longue étude de 64 pages sur Saint-Urbain, à découvrir dans la revue citée plus haut, en ligne sur le site Gallica de la BnF, ou à consulter à la société d’histoire de Challans.
« L’époque du mariage est très dangereuse, au point de vue des bonnes mœurs, dans tous les pays, mais particulièrement dans celui-ci. Les fréquentations commencent de très bonne heure, et, comme elles n’ont ordinairement pour but que de passer le temps, elles donnent lieu à tous les désordres qui accompagnent la vanité et la frivolité. Les rendez-vous se font, partout, quoique les circonstances et endroits préférés soient les veillées et les cabarets.

« L’accès des cabarets par les jeunes filles, qui est partout ailleurs regardé comme une mauvaise note, n’inspire ici aucune répugnance. C’est l’attrait irrésistible, l’usage le plus rebelle, qui existe depuis des siècles, qui brave tous les efforts faits pour sa destruction, et qui semble devoir résister à tous les moyens.
« On se réunit au cabaret, moins pour boire que pour se voir et pour danser. Il y a annuellement, pour chaque localité, des jours consacrés pour le rendez-vous de la jeunesse de plusieurs paroisses, sans qu’il y ait d’autre mot d’ordre que la coutume traditionnelle. Dans ces jours privilégiés on voit arriver, par tous les chemins, des groupes de jeunes filles, qui vont sans difficulté et sans ombrage joindre les garçons, qui les ont précédées au cabaret. Quand le personnel est au complet la danse commence et dure jusqu’à la nuit.
« Pour clôture, chaque garçon prend sa danseuse et va la conduire, après force haltes et démonstrations d’amitié, aussi près que possible de son domicile. C’est là le bon genre, et, pour dire le mot, le maraîchinage, terme du pays qui exprime l’ensemble de toutes ces amours champêtres.

« Il n’est pas rare de rencontrer, les jours de fête, une série de couples échelonnés sur les routes, conversant tranquillement, sans s’inquiéter des passants et ne se privant aucunement de se donner de ferventes accolades. Le prêtre, généralement respecté, passe ; on le salue convenablement, sans se déranger davantage : mais il fera bien de ne pas admonester publiquement ces têtes exaltées par la danse, le vin et l’amour ; des propos peu mesurés lui arriveraient immanquablement.

« On se demande comment une jeune fille peut rester sage devant Dieu et devant les hommes, au milieu de causes si puissantes et si incompatibles avec la vertu. Par bonheur le mal n’est pas si grand que les apparences le feraient croire.
« Les fréquentations sérieuses, qui ont pour but le mariage, débutent dans les mêmes conditions ; mais elles ont ordinairement pour théâtre le domicile de la future. Le déshonneur éclate quelquefois ; mais alors il est rare que le garçon abandonne la fille : au contraire on pousse les préparatifs du mariage, et les fautes se réparent au plus vite par la conclusion sacramentelle.
« Les noces ne durent qu’un jour. Les invités déjeunent solidement dès le matin, avant l’accomplissement des rites civils et religieux , et quelques têtes sont déjà ardentes dès ce moment. On conduit les époux en chantant à pleine voix.
« Pendant les opérations de la mairie, les jeunes gens commencent souvent les danses sur la place publique. Il n’y a point d’instrument de musique ; c’est au son de la voix que sont dirigés les mouvements cadencés. Ces mouvements sont légèrement tournants et accompagnés d’un balancement d’avant en arrière ; ils ne manquent pas de grâce et d’entrain.

« Quand la messe a fini de sonner, les mariés entrent à l’église, et tout le monde vient assister au saint sacrifice, où la tenue ne laisse pas habituellement à désirer.

« Au sortir de l’église, sur la place publique, s’accomplit immédiatement une longue cérémonie : tous les parents anciens et nouveaux vont donner publiquement l’accolade à la mariée ; c’est une vraie corvée pour cette pauvre créature.

« L’épouse est costumée simplement et décemment : habits noirs, mouchoir blanc, bouquet sur le sein, ceinture blanche. La coiffe conserve le cachet antique, qui existait partout dans nos contrées avant la Révolution ; je veux parler des fanons, que, par corruption, dans certains pays, on appelait canons. Ici les fanons ne se déroulent plus comme autrefois et comme ceux des évêques : ils sont relevés de chaque côté en forme de rouleaux. C’est le flammeum des mariées romaines, et qui porte ici le nom de Collinette. La collinette n’est d’usage que le jour du mariage.
« Avant de se rendre au lieu du festin on procède à la présentation des cadeaux. Les conviés se dirigent dans les magasins et achètent des ustensiles et objets de ménage qu’ils doivent offrir en présents aux époux, sous peine de manquer aux convenances les plus rigoureuses. Ces emplettes durant assez longtemps, sont cause que la noce n’arrive au banquet qu’à une heure avancée, chacun portant son cadeau processionnellement.
« Mais à la maison la table est prête et le dîner cuit à point. Le repas commence donc sans retard, et avec lui éclatent tous les transports de la joie. C’est un devoir surtout de boire copieusement, et la capacité de certains estomacs, même en deçà des limites de l’ivresse, est vraiment phénoménale. Pendant le repas on chante sur tous les points et sur tous les tons ; et ces différents centres d’harmonie produisent un fracas épouvantable et les effets d’une tempête.
« Après avoir mangé, bu, chanté, dansé, an est tout prêt, en quelques heures, à se remettre à table et à prendre le dernier repas, qui ne peut cependant avoir lieu qu’à une heure avancée de la nuit. C’est à ce dernier repas qu’on chante solennellement la chanson de la mariée. Puis les chefs de maisons s’en vont, et la jeunesse reprend les danses, qui durent souvent jusqu’au petit jour. On ne peut se faire une idée de l’exaltation et de l’agitation qui règnent dans ces noces campagnardes ; la chose est d’autant plus étonnante que l’indolence et le calme paraissent dominer le tempérament maraîchin.

« Je connais peu les chansons qui se chantent dans ce pays ; mais ce que j’en ai entendu indique quelles sont agrémentées de traits comiques et plaisants. Il en existe sur tous les sujets, et, comme on doit le deviner, spécialement sur la galanterie ; le nombre en est considérable ; on peut dire que ces populations intéressantes savent chanter tous leurs sentiments et tous les objets à leur usage.
« Les cérémonies nuptiales étant terminées, les époux disparaissent dans l’obscurité de la vie commune : aux agitations de la jeunesse succèdent le calme, la paix, l’union, le soin tranquille des affaires du ménage et la pratique régulière des devoirs religieux. Aucun pays du monde ne peut être comparé à celui-ci sous le rapport de la concorde qui règne entre les époux.
« Saint-Urbain, le 3 août 1881.
« Auguste Simonneau, Curé de Saint-Urbain. »
Sources : archives de la Shenov (Challans) : Annuaire départemental de la Société d’Emulation de la Vendée de 1882 ; archives départementales de la Vendée (cartes postales) ; recherches, photos et documents LNC.
© Les Nouvelles de Challans, 15 septembre 2026 – Didier LE BORNEC
