1926 – Trois grands cirques à Challans en une saison

… Ça ! Vous ne le verrez plus !

Par Erick CROIZÉ

Le Cirque Périé, le Cirque National Corse, le Cirque Pinder ! Ces trois grands cirques des années folles plantèrent leurs chapiteaux sur la Place du Champ de foire, entre les mois de juillet et d’octobre 1926. Seul le nom du dernier vous est familier, mais sachez que les deux autres étaient de même importance. Ne manque que le Cirque Amar, trop important pour une petite ville : il s’arrête à La Roche-sur-Yon avec ses 16 éléphants !

Challans était sur la route des cirques qui visitaient les plages, de Calais ou d’Aubergenville, le Paris-plage des années folles avec ses bains publics en bord de Seine, jusqu’à Biarritz alors que d’autres chapiteaux se réservaient la côte d’Azur.

Une partie des éléphants du Cirque Amar

Challans, en léger retrait de la côte, était une étape presque obligatoire, jusqu’aux toutes dernières années. C’est en effet au niveau de la Vendée que les cirques qui montaient croisaient ceux qui descendaient. Dans le rail, on dirait que Challans était une voie d’évitement, permettant de laisser passer un cirque sans perdre une journée de recette ni le concurrencer. Et une commune de 5000 habitants (5609 pour être précis) en 1926, n’était pas à négliger, à si courte distance de la côte.

C’était la Place du Champ de Foire qui, à l’époque, recevait ces établissements, tous accompagnés d’une importante ménagerie. Ces zoos ambulants, qui se développèrent avec la mécanisation des convois, représentaient la seule occasion pour une immense partie de la population de découvrir des animaux sauvages. Contrairement aux petits cirques, l’arrivée d’un grand chapiteau est programmée, en accord avec la commune. Il faut éviter les jours de marché, de foire ou de passer directement après un concurrent ; prévoir le ravitaillement, en carburant, en fourrage, en eau, en terre et sciure pour la piste, en nourriture pour les hommes et les animaux.

Le Cirque Périé s’installe le premier, le dimanche 11 juillet 1926. Périé est le nom de son fondateur, un clown, ce qui n’est pas si rare. Les Fratellini avaient leur cirque dans les mêmes années, Grog, le génie suisse aussi, le clown Achille Zavatta aura son chapiteau en 1978. Tous les cirques n’ont pas leur propre ménagerie. Celle qui accompagne en 1926 le Cirque Périé appartient à Sampion Bouglione (1875-1941). Les quatre frères Bouglione, d’origine italienne, ont alors des ménageries dans plusieurs cirques, même s’ils décident, en 1924, de monter « Le cirque des quatre frères Bouglione. » En 1926, précisément, ils vont récupérer dans un wagon abandonné des affiches de la tournée de Buffalo Bill. Ils vont alors monter, à Paris, un immense chapiteau, le Stade Circus Buffalo Bill et obtenir un tel succès que les théâtres vont pétitionner pour leur faire quitter la capitale. Au lieu de cela, ils vont acheter le Cirque d’Hiver, pourtant convoité par les quatre frères Amar. Leur argument est de taille pour l’obtenir : ils payent son propriétaire comptant, en pièces d’or !

Le convoi du Cirque Pinder, affiche de 1948

Le Cirque Périé comprend quinze trains roulants, formant un convoi long de 500 mètres, déplace 150 personnes et 300 animaux : lions, tigres, panthères, ours noirs, blancs et bruns, chameaux et éléphants. Des chevaux et un hippopotame dressé complètent la piste qui réunit les meilleurs artistes d’Europe. On dit même, ajoute le journal Ouest-Eclair, que « l’aviateur du cirque exécutera des acrobaties entre midi et une heure ! »

Le Cirque National Corse est annoncé pour le premier samedi de septembre, lui aussi accompagné d’une ménagerie qui sera visible dès son arrivée. Il donnera une représentation à 15h, une seconde à 20h30, comprenant une vingtaine de numéros.

Cirque National Corse, l’appellation a de quoi surprendre. Dans le monde du cirque, on ne triche pas. Mais au niveau de la communication et de l’affichage, tout est permis ! En fait, son créateur, en 1848, est Corse, tout simplement. Ce cavalier s’appelle Cassuli et le Cirque Cassuli devient le Cirque National Corse. Les numéros sont effectués par les membres de la famille, attachés au cirque. Dans les années vingt, il fréquente beaucoup la région parisienne. Ils prendront bientôt leurs quartiers d’hiver à Epinay-sur-Seine. Le Cirque Cassuli disparaîtra en 1937.

Le Cirque Pinder

Le troisième à visiter Challans a longtemps passé l’hiver en Angleterre, traversant chaque année le Channel pour une grande saison en France. Il faut donc prononcer Pinder à l’anglaise. Vers 1904, le cirque s’installe pour l’hiver à Montauban, puis à Marseille.

La caravane ne traversera plus que la méditerranée pour des tournées en Afrique du Nord. Finalement, en 1932, Tours deviendra et restera le lieu d’hivernage pour près de quatre mois. Il débarque une nouvelle fois à Challans le samedi 30 octobre après avoir consacré l’année 1925 à l’Espagne. La motorisation des convois est tout juste commencée et les éléphants se déplacent encore à pied. On ne sait pas encore construire de véhicule capable de charger de tels animaux. Ceux-ci ont également un rôle dans l’installation du chapiteau, où leur force est mise à profit. Les étapes, lorsque les roulottes étaient tirées par des chevaux, n’excédaient pas 20 kilomètres.


Un éléphant en balade dans Challans

Le chapiteau est plein. À la fin de la représentation, il pleut des cordes. C’est le moment que va choisir l’un des éléphants pour fausser compagnie à la ménagerie. Challans, même en son centre, propose alors assez de jardins, de potagers, de vignes même, pour satisfaire le pachyderme en vadrouille qui, contrairement à Passe-muraille, personnage que Marcel-Aymé créera en 1941, traversera plusieurs clôtures… en les écrasant ! Après avoir trompé (rien de plus facile pour ces animaux gourmands et facétieux) la surveillance de son cornac (1), il écrase les choux dans le jardin de Monsieur Rivalin, renverse une meule de paille dans un autre, passe au travers de plusieurs haies, pénètre dans la vigne de Madame Blanchard, piétine quelques ceps et arrive jusqu’au parc des Marzelles où, repu, il s’endort. Un éléphant de 3 à 5 tonnes mange 100 kilos de foin et d’herbes sèches par jour, boit 300 litres d’eau auxquels il faut ajouter 8 à 10 kilos de carottes, de légumes divers et de fruits. C’est probablement ce complément qui lui manquait ce soir là. La troupe est en émoi, on ne retrouvera l’animal que plusieurs heures après sa fuite, car c’est au moment de partir qu’il manque à l’appel. L’étape suivante était aux Sables d’Olonne : la représentation fut décalée.


Philip Astley le créateur du spectacle de cirque

Pendant longtemps, le cirque, création du cavalier anglais Philip Astley en 1770, ne présenta que des numéros équestres auxquels se joignaient des saltimbanques. Avant de s’installer sous des chapiteaux, les familles de cirque utilisèrent des constructions en bois, démontables et provisoires (2) avec lesquelles ils se déplaçaient d’une ville à l’autre, ou qu’ils louaient sur place. Sous la troisième République, en France, on construisit de nombreux cirques en dur. Paris en a compté 18 et la province ne fut pas en reste. Des cirques municipaux étaient édifiés dans les préfectures (3). Spectacle populaire par excellence, le cirque était très attendu. Le chapiteau en toile vient, lui, des États-Unis. Pour la construction du chemin de fer, l’exploitation des puits de pétroles, bref, pour tout chantier itinérant réunissant un nombre important de travailleurs, on utilisait de grandes tentes. Dortoirs, cuisines, réfectoires pouvant accueillir plus de 1000 personnes, se déplaçaient avec le chantier. On eut l’idée d’organiser un concert sous un tel chapiteau pour protéger le public du soleil. Le barnum était né.


Les fauves étaient déjà présents au XIXe. La chariot-cage enfermant un groupe d’animaux était roulé jusqu’au milieu de la piste et un dompteur entrait dans la cage aux lions. Cette témérité qui parfois se terminait mal, constituait le numéro.

Le dompteur de lions – gravure de 1873

C’est après la Grande Guerre que les cirques ont commencé, en Europe, à se faire accompagner d’une ménagerie composée d’animaux qui n’étaient pas présentés en piste. Il se visitait sitôt arrivée à l’étape. Et ce sont les éléphants, incontestablement, qui émerveillaient le plus le public. Après les éléphants d’Afrique, très impressionnants par leur hauteur, leurs défenses et leurs grandes oreilles, les cirques adoptèrent les éléphants d’Asie, au gabarit plus adapté au transport par wagons, plus dociles aussi. Le Grand Cirque Amar, doté d’un immense chapiteau, comptait 16 à 17 pachydermes. On évaluait l’importance et la prospérité d’un cirque au nombre d’éléphants qu’il présentait.

Jumbo… l’éléphant

Le plus emblématique fut Jumbo, un éléphant d’Afrique acheté par le zoo de Paris en 1861, cédé au zoo de Londres en 1865, en échange d’un rhinocéros. Jumbo devint le chou-chou des anglais, transportant des enfants sur son dos. Mais il grandit encore et sa taille exceptionnelle attira les représentants du cirque Barnum. Pour 10,000 livres sterling, la vente fut conclue malgré les protestations, les lettres éplorées et même un débat à la Chambre des Communes. Barnum ne céda pas aux pressions, et Jumbo fut accueilli le 9 avril 1882 par des milliers de new-yorkais, dans Broadway. Présenté comme le plus grand éléphant du monde, le triomphe de Jumbo s’arrêta net dans un accident de train, en 1885, dans une gare canadienne. Son squelette est toujours au musée d’Histoire Naturelle de New York. Il mesurait 3m50 et pesait 6 tonnes et demie.

Notes

Après la Place du Champ de foire, les cirques s’installèrent dans les années 60, sur la Place de la Noue (Victor Charbonnel) puis sur la Place du foirail. Le dernier grand cirque a planter son chapiteau fut le Cirque Amar, devenu depuis l’année 1973, la propriété de leurs grands concurrents, les frères Bouglione. Lors de ses derniers passages, il était exploité par les Falck, une vieille famille allemande qui débuta sur la piste en 1804.

(1) Cornac : soigneur des éléphants.
(2) Le Cirque équestre Zingaro utilise toujours un cirque en bois démontable.
(3) Les cirques en dur présentaient d’autres type de spectacles : théâtre puis cinéma, concerts, etc. Mais ils sont tous construits autour d’une piste de 13 mètres de diamètre qu’entourent les gradins.

Sources : Archives de la Vendée – Auguste Barrau – L’univers de Pinder Jean Richard, Edition Altaya – Architecture du Cirque, Christian Dupavillon – 100 ans d’affiches du cirque, Henri Veyrier – Illustrations : L’univers de Pinder – 100 ans d’affiches de cirque.


© Erick CROIZÉ


Une loi du 30 novembre 2021 vise à « interdire d’ici 2028 la détention et le spectacle d’animaux sauvages dans les cirques itinérants (et d’ici 2023 l’acquisition et la reproduction de ces animaux). Des solutions d’accueil devront être proposées pour recueillir les animaux. S’il n’en existe pas, un décret devra permettre aux cirques de les conserver (…) Les cirques fixes, quant à eux, seront soumis aux règles générales de fonctionnement des zoos. »


Les Nouvelles de Challans

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