1626 – Un « Don Camillo » à l’église de Soullans

À partir de 1952, Fernandel a incarné au cinéma le personnage de Don Camillo, un curé énergique et bagarreur tiré du roman de Giovanni Guareschi.

Mais bien avant cela, au 17e siècle, on peut se demander si Soullans aussi n’a eu son Don Camillo ? Dans ses Recherches historiques sur le département de la Vendée (ancien Bas-Poitou), Paul-Alexandre Marchegay (1812-1885) rapporte les résultats d’une « Enquête faite en vertu de commission épiscopale sur querelle et batterie ayant eu lieu à Soullans, pendant les vêpres, entre le curé et un de ses paroissiens. »

Le 3 octobre 1626, « nous messire Germain Regnaudineau, prêtre, curé et recteur de Challans, et messire André Bonnin, prêtre de ladite église (…) nous nous sommes transportés de notre demeure dudit Challans au bourg de Soullans, distants l’un de l’autre d’une lieue, pour informer de quelque différend et querelle advenue dans l’église dudit Soullans, entre messire Guillaume Pedeau, prêtre dudit lieu, et Jean Bonnaud parroissien, le dimanche 13e du mois de septembre dernier, pendant le service de vespres. »

Effusion de sang

Là, « au son de la cloche » les deux abbés appellent les habitants, puis entendent cinq personnes, « secrètement et séparément, » en les sommant de « déclarer au vrai quelle batterie seroit arrivée, et s’il y avoit eu effusion de sang répandu dans l’église. » Point important et inadmissible, « Ecclesia abhorret a sanguine. »
Le premier témoin est « l’honorable Thomas Guérineau seigneur de la Plante, âgé de 21 ans ou environ, paroissien dudit Soullans. » Après serment, Thomas Guérineau explique qu’étant « au service de vespres, dans le jubé, » il a vu « ledit Bonnaud, » assis tout en haut de l’échelle, se prendre à rire. Le prêtre, « le nommé messire Guillaume Pedeau, » lui a demandé pourquoi ? L’autre a voulu répondre, mais le curé s’est avancé « vers ledit Bonnaud, lui disant que ce n’estoit qu’un sot et un maraud, et qu’il seroit bien mieux hors de là à faire ses insolences. » Arrive alors une histoire de chien. Bonnaud répond « qu’il n’estoit point sot et que ce n’estoit point lui qui avoit fait tomber le chien. » La situation s’envenime, l’abbé prend Bonnaud pour un idiot ; Bonnaud traite l’abbé de « brave asne. » Là, le curé qui s’était éloigné, revient vers Bonnaud « pour le frapper, et même taper de coups de pied… » C’est la confusion, et voilà « Pedeau et Bonnaud l’un contre l’autre pour se frapper. » Guérineau se jette entre les deux, parvient à les séparer, mais voit le curé appliquer un mouchoir contre son œil « et vit quantité de sang… » qui tomba même sur son pourpoint.

Un prêtre au 17e siècle, estampe de Jacques Callot (BNF)
Un coup de bréviaire sur la tête

Le deuxième témoin, Pierre Bret, « âgé de 25 ans ou environ, » se trouvait également dans le jubé. Il a remarqué ledit Bonnaud « au haut degré dudit jubé, » et a vu aussi « tomber un petit chien du haut en bas. » Cela a entraîné des rires, puis il a aperçut « le nommé messire Guillaume Pedeau, prestre, qui querelloit ledit Bonnaud. » Là encore Bonnaud s’est défendu d’avoir jeté l’animal, « et après plusieurs injures de part et d’autre, ledit Pedeau se seroit avancé par deux fois pour frapper ledit Bonnaud, et l’auroit mesme frappé d’un coup de pied, et lui auroit donné de son bréviaire par la teste. » À ce moment, « Bonnaud se seroit avancé pour frapper ledit Pedeau, et mesme l’auroit fait d’un coup de poing à l’œil droit, qui auroit rendu quantité de sang (…) et en seroit arrivé sur le pourpoint de Thomas Guérineau. » Mais il ignore s’il en est tombé sur le sol…

Les trois autres témoins ont vu quasiment les mêmes choses. Sinon que « Vincent Barillon, notaire, demeurant au bourg de Soullans, âgé de 27 ans… croit que le nommé messire Guillaume Pedeau frappa sur ledit Bonnaud, mais ne sçait si c’est avec les mains ou avec les pieds. » Et Pierre Perret (!) âgé de 13 ans… innocente en partie Jean Bonnaud, car il « a vu un chien que Gille Boucquard le jeune fit tomber du haut dudit jubé… » Il a sinon entendu le prêtre « dire audit Bonnaud : « Tu serois bien mieux à chanter ! » Et alors ledit Bonnaud fit audit Pedeau quelques réponses ; et incontinent a vu ledit Pedeau le frapper d’un coup de pied, et ledit Bonnaud lui auroit demandé pourquoi il le frappoit, et ledit Pedeau l’auroit encore frappé ; et tout incontinent ledit Bonnaud l’auroit aussi frappé d’un coup de poing contre un œil… »

Fernandel (Don Camillo) et Gino Cervi (Peppone)
Un peu d’humour

La suite n’est pas connue. Bonnaud était-il le Peppone du Petit monde de Don Camillo ? Les deux en furent-ils quittes ? Une scène du premier film de Julien Duvivier fait penser à cette bagarre de 1626. Après que Peppone ait confessé avoir donné des coups de bâton au curé, en douce, tandis qu’il portait des œufs, Don Camillo l’absout, mais veut ensuite « le pulvériser, » et lui casser un gros cierge sur le dos. Le Christ, avec qui il dialogue régulièrement, l’arrête en lui rappelant que « les mains sont faites pour bénir, non pour frapper. » Don Camillo obtempère, mais réfléchit : « Les mains sont faites pour bénir… mais les pieds ? » Et il « pulvérise » le derrière de Peppone.

Sources : Annuaire départemental de la Société d’émulation de la Vendée – 1878 ; Paul-Alexandre Marchegay ; gallica.bnf.fr ; Le Petit monde de Don Camillo ; recherches LNC.


© Les Nouvelles de Challans – Didier LE BORNEC

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